Rapport de LabZ #1: Zeega vs Popcorn

Zinc La Friche LabZ

Du 18 au 20 mars 2013, à l’invitation du centre de création Zinc à la Friche Belle de Mai de Marseille (France), 8 créateurs multimédia ont expérimenté autour des récentes applications web Zeega et Popcorn. Zinc lance ainsi sa série de laboratoires – ses LabZ – dans un nouvel espace dédié aux expérimentations en arts numériques: Le Transistor. 3 jours pour comprendre et creuser les possibilités de ces deux nouvelles plateformes. 3 jours aussi pour envisager ensemble de nouveaux paradigmes et la suite à donner aux expérimentations. Parce que des logiciels en ligne tels Zeega et Popcorn proposent aussi, en plus de leurs fonctionnalités, de nouvelles formes et interactions audiovisuelles.

“ceci n’est pas un écran”

Ce thème choisi par les organisateurs du LabZ fait écho à l’identité hybride de ces plateformes et des objets culturels qu’ils aident à créer. Entre codes informatiques et contenus audiovisuels, Zeega et Popcorn questionnent la création multimédia. Bien sûr, l’interaction avec ces deux outils est médiée par un écran. Bien sûr, les objets multimédia qui en sortent sont captés sur un écran. Mais l’écran rend-t-il la complexité et la richesse des flux qui s’y articulent? Notre LabZ s’oriente donc autour du thème “ceci n’est un écran”. Une piste que j’inscris dans la continuité de mes questionnements sur les relations entre création et diffusion cinématographique sur le terrain des interfaces. L’idée maîtresse du laboratoire nous pousse à chercher au-delà de l’outil. Cet outil qui aide à composer les flux n’est pas un écran. Cette composition de flux qui résulte de son utilisation n’est pas non plus un écran. Le thème du LabZ oriente donc nos réflexions et nos expérimentations vers les rouages et les contextes de ces plateformes. Zeega et Popcorn ne sont pas des écrans. Sont-ils des réseaux? Des cultures? Des codes? Des matrices? Des liens? Des systèmes? Des applications? Et, les objets qu’ils aident à créer? Des projections? Des circuits de diffusion artistique? Des réseaux de liens entre monde réel et immatériel? Des interfaces culturelles?

une mindmap

Avant nos expérimentations, notre thème directeur nous permet de prendre un recul par rapport aux outils. Les deux premiers jours, notre ambition exprimée est de communiquer l’idée “ceci n’est pas un écran” sans l’influence et les limites des outils de création. Chaque participant collabore pour tracer une carte des idées ou mindmap commune. Nous voulons diriger l’outil, éviter de se faire diriger par lui. Notre carte aborde le territoire du code informatique. Un participant plus à l’aise sur ce terrain cherche une manière de connecter nos expérimentations par l’interface de programmation (l’API) de Zeega. D’autres tracent sur la carte les possibilités de composition avec la bibliothèque Javascript de Popcorn. Pour moi, la mindmap devient une méthode pour poursuivre la découverte de nouveaux territoires cinématographiques – hors des supports physiques vers la coordination de bits d’images en mouvement mis en réseau.

LabZ mindmap

L’expérience de cartographie collaborative amorce une conversation autour des diverses visions de ce futur cinématographique. Si elle nous laisse entrevoir nos limites techniques, notre carte permet tout de même d’imaginer nos propres interfaces vers l’idée maîtresse du LabZ. La mindmap dévoile une conscience partagée des possibilités au-delà des fonctionnalités, avant de naviguer les interfaces des outils eux-mêmes. Au deuxième jour du laboratoire donc, “ceci n’est pas un écran”, c’est une carte des idées!

un commun: contenu et API

L’appel de Fabien et Diego, initiateurs de ce premier LabZ, invitait à une création commune. Outre la carte des idées, ce commun s’est défini par une base de contenu et par un lien entre tous les projets Zeega via son API (interface de programmation). En si peu de temps, la stratégie de contenu reste une ébauche mais nous pouvions déjà percevoir les débuts d’une méthode. Dans les choix esthétiques (une tendance vers les images en noir et blanc et les musiques atmosphériques). Dans les choix techniques (le format d’encodage et d’indexation des fichiers média). Dans les choix légaux (entre les contenus du domaine public d’Internet Archive et les morceaux musicaux en licence Creative Commons sur SoundCloud). Via les hyperliens d’un simple document partagé, cette phase m’a semblé une des plus collaboratives. Un des mantras du web participatif: “data is the next intel inside” sous-tendait nos recherches et réflexions sur notre matériau. Notre base commune de données médiatiques établissait l’unité de nos expérimentations. Une unité encore creusée par l’indexation commune de chaque “Zeega” via le tag [labzinc] et par leur appel via des items de l’API. En périphérie des outils explorés, ce début de méthode co-créative m’a laissé entrevoir des suites possibles du LabZ.

petite histoire des “machines à mashups”

Parce que, pour certains d’entre nous, le LabZ offre aussi une perspective sur la petite histoire de ce type d’outil. Le souvenir de Vuvox s’y manifeste à quelques reprises. Le souvenir d’un logiciel similaire implanté en 2006 ancre (déjà!) nos expérimentations dans un contexte historique. Nous voici, début 2013, avec Zeega et Popcorn. Qu’est ce qui continue? Qu’est ce qui change? À travers nos parcours de créateurs, l’apparition de ces applications web résonne de différentes manières. Les choses continuent: nous agençons toujours des images et des sons. Les choses changent: l’interactivité ouvre une autre dimension de nos agencements. Pour ma part, Vuvox puis Zeega et Popcorn implantent l’idée d’un cinéma comme interface culturelle (Cinema as a cultural interface) proposée en 2001 par Lev Manovich dans Le langage des nouveaux médias (Langage of New Media). Les “machines à mashups” centrées sur des données cinématographiques créent des interfaces culturelles. Et nous, comme usagers de ces “machines”, devenons créateurs de ces interfaces. Nous interfaçons vers les sources via les morceaux médiatiques que nous remixons. “Pas uniquement les intégrer mais travailler avec les médias, pas seulement les recueillir mais les utiliser pour produire quelque chose de fondamentalement nouveau” comme le dit Jesse Shapins, un des co-fondateurs de Zeega. Et ce “nouveau” implique la curation comme fondement de l’acte de création. Par nos créations, nous devenons diffuseurs.

À titre de pionnier de ce que j’appelle “machine à mashups médiatiques”, Vuvox misait sur la créativité de développeurs Flash/ActionScript pour composer des agencements entre des flux provenant des services de partage média tels Flickr (pour les photos) et Youtube (pour les vidéos). Avec Zeega et Popcorn, les principes du mashup demeurent. Principes du mashup web pour les développeurs qui puisent dans les APIs (interfaces de programmation) d’autres plateformes. Principes du mashup audio et vidéo pour les usagers qui mixent divers samples audiovisuels en une seule création.

futurs LabZ: des outils aux langages?

De Vuvox à Popcorn puis Zeega, nous sentons toutefois que les bases technologiques changent. Alors qu’avec Flash et son langage ActionScript, l’objet audiovisuel reste détaché du contenu web, l’adoption progressive du langage HTML5 amène l’objet audiovisuel au coeur du contenu web. Abordée de manière frontale, la séquence cinématographique devient une séquence de données binaires, une matrice, aussi malléable que le texte. Dans ma perspective, l’intérêt d’initiatives telles le laboratoire de Zinc est de comprendre et dé-construire cette matrice. L’empreinte laissée par cette question “What is the matrix?” continue d’influencer ma perception de l’image en mouvement numérisée et mise en réseau. Rien à voir (sinon très peu :-) ) avec la question du personnage de Morpheus, je me réfère plutôt à la question posée et expliquée par la documentation du module Jitter du logiciel Max/MSP. Avec les spécifications émergentes du langage HTML et notamment les possibilités de scriptage audiovisuelle à partir de la balise <canvas>, cette empreinte trouve son écho dans l’évolution du web. Je me demande alors si les applications, machines à mashups telles Vuvox, Zeega et Popcorn ne sont pas des distractions face à l’essentiel du travail des créateurs de cinéma. Les créateurs de cinéma qui naviguent dans le web, naviguent dans les codes du web. Pour ma part, et pour en revenir à notre thème de laboratoire, ces applications font écran aux codes.

Après avoir consacré un certain temps à Vuvox, j’ai décidé de comprendre certain concepts derrière ces codes du web. Mes petites “vox” restent depuis lors figées (ici et ici) dans un SWFObject que je comprend peu et qui échappe à ma volonté d’évolution créative. Un retour à Zeega et Popcorn pour les expérimentations du LabZ ménera-t-il à une même fin? Chaque application contribue pourtant des formes et des fonctions absente de Vuvox. Zeega propose une plus emphase, dans ses compositions, sur les sources médiatiques utilisées comme matériau. Elle propose aussi des effets visuels complémentaires à ceux de Vuvox.

Zeega View Source

Popcorn met en évidence, sur son interface, la possibilité de voir le code source d’une composition créée ou en cours de création. Elle laisse aussi entrevoir de nombreuses possibilités de compositions audiovisuelles via sa bibiliothèque Popcorn.js.

Popcorn View Source

Des possibilités que nous avons effleuré lors du LabZ. Des possibilités qui se sont quelque peu dissipées alors que nous tentions d’apprivoiser les fonctionnalités de chaque interface. Notre carte collaborative des idées avait balisé un terrain qui nécessite, pour son développement, une approche ouverte et programmatique. Nos outils du jour nous ont ramené dans de petits carrés de sable! Ne nous méprenons pas, j’ai aimé découvrir et créer mon petit “Zeega”. Je garde aussi en haute estime le tout Popcorn au-delà de Popcorn Maker. Cinéaste et co-initiateur de Popcorn, Brett Gaylor exprime depuis les débuts du projet Web Made Movies, en 2011, l’objectif de sortir la vidéo de sa petite boîte noire et de “la faire fonctionner comme le reste du web: hackable, liable, remixable et connectée au monde qui l’entoure”. Je rejoins cet objectif. D’autant plus qu’entre son interface intuitive et sa bibliothèque Javascript, Popcorn vise la collaboration entre créateurs de média et développeurs du web.

Au cours de ce premier LabZ, je me demandais toutefois où nous nous situons. Entre créateurs de média et développeurs du web, quels types d’usagers de ces outils sommes nous? En quoi pouvons nous y contribuer? Pour faire un parallèle avec d’autres outils que nous connaissons mieux: les logiciels de montage et compositing vidéo, les techniques qui s’implantent ici ne sont pas que des techniques déjà créés par des artisans du cinéma. Zeega et Popcorn ne sont pas Final Cut Pro et Adobe After Effects qui transposent les coupes, fondus, rotoscopies du film argentique au web numérique. Il s’agit pour moi d’un nouveau langage audiovisuel et interactif qui s’écrit. Et, dans le contexte d’un langage naissant, je préfère rester au plus près des racines. Tendre vers une meilleure connaissance de ses codes. Poursuivre une meilleure compréhension de ses concepts. Viser une meilleure maîtrise de ses logiques.

Pour les futurs LabZ, pouvons-nous forger une identité hybride, entre créateurs de média et développeurs du web? Plutôt que se consacrer à une plateforme, poursuivre la compréhension du langage? Structurer des méthodes de communication en vue de collaboration avec des développeurs? Expérimenter entre codes du web et séquences de cinéma plutôt qu’entre les cases d’interfaces graphiques? Amener des développeurs vers une sensibilité cinématographique? Amener des créateurs vers des logiques informatiques?

1. Commençons par un script que nous tenterions de comprendre le premier jour du laboratoire.

2. Avec un développeur invité, le deuxième jour, nous communiquerions l’implantation souhaitée pour des interactions à l’intérieur d’une balise <canvas>, <audio> ou <vidéo>.

3. Le troisième jour, à partir d’une séquence audiovisuelle commune, chaque participant exprime sa vision des possibilités par une session de codage collaboratif.

Nous ne devenons pas nécessairement codeurs, mais nous apprenons ce nouveau langage audiovisuel en bougeant des morceaux de codes. Nous demeurons créateurs de média ou de cinéma. À travers ce regard de créateur, LabZ par LabZ, nous revisitons la séquence audiovisuelle et désignons de nouvelles manières de l’aborder dans un contexte interactif. Nous creusons sa riche et dense matrice d’informations pour ensuite contribuer aux communautés créatives. Et, dans la lignée des hacker spaces, living labs et fab labs, le Lab de Zinc contribue aux possibles.

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